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Communiqué de l’Association des sociologues enseignant-e-s du supérieur sur l’évaluation

lundi 8 février 2016, par Mourre Martin

Pourquoi nous ne voulons pas du « suivi de carrière » ?

Le CA de l’ASES a voté le 29 janvier 2016 à l’unanimité son opposition à la mise en place du « suivi de carrière » par les établissements et le CNU imposée à partir de 2016 par le ministère. Certain.e.s d’entre vous se demandent peut-être pourquoi, depuis 2007, nous maintenons notre opposition à cette évaluation. Alors que dans le privé, comme dans le public, les salarié.e.s sont évalué.e.s. Même nos collègues du CNRS le sont. Ce ne serait donc pas une histoire de spécificité de la « recherche » ou de l’enseignement. Alors pourquoi pas nous, enseignant.e.s-chercheurs ?

Commençons par le commencement. C’est quoi exactement, le suivi de carrière ?
Le « suivi de carrière » est un dispositif d’évaluation supplémentaire des enseignant.e.s-chercheurs que le ministère cherche à mettre en place depuis plusieurs années. Cette année, l’opération est lancée ! Dorénavant, il existe une application « suivi de carrière », sur laquelle nombre d’entre nous vont devoir se connecter le 25 mars prochain pour constituer un dossier résumant leurs activités de recherche et d’enseignement sur les cinq dernières années. Pour l’instant, nul ne sait encore de quoi sera vraiment composé ce dossier. Vraisemblablement, il s’agira d’un dossier identique à celui que les enseignant.e.s- chercheurs sont déjà amenés à déposer lorsqu’ils se présentent devant leur CNU pour obtenir une qualification, un CRCT, une promotion...

Un dossier bien familier, n’est-ce pas ? CV détaillé, liste des publications, liste des enseignements, liste des interventions, liste des responsabilités exercées... Peut-être même un peu plus : un exposé qu’il faudra rédiger pour présenter vos orientations de recherche, un ou deux exemplaires papier de vos principales publications.
Si ce dossier vous est familier, c’est parce que, en réalité, vous ne cessez, depuis le début de votre carrière, de vous soumettre à ce type d’évaluation, qui existe donc déjà de façon régulière et encadrée.

Avant même de devenir titulaire, vous vous êtes présenté.e.s devant un jury de thèse et avez soumis un premier dossier au CNU pour être qualifié.e. Vous avez probablement aussi monté ce type de dossiers pour solliciter un CRCT, un avancement et, depuis l’année dernière, une prime d’encadrement et de recherche. La carrière d’un.e enseignant.e-chercheur est composée d’échelons que vous franchissez (comme tous les fonctionnaires) pour partie à l’ancienneté, et pour partie « au choix », sur dossier. Elle est déjà régulée, encadrée. L’évaluation borne chacune de vos activités : chaque papier présenté en vue d’une publication, chaque proposition de communication, chaque projet de recherche nécessitant un petit ou un grand financement... Chacune de ces opérations vous soumet à l’évaluation de vos pairs et/ou d’ « experts », ce qui se produit en général plusieurs fois par an ! Cette évaluation n’est pas sans conséquences : les résultats de ces opérations de sélection – vous permettant de publier (ou pas) dans les revues sollicitées, d’intervenir (ou pas) dans tel ou tel colloque, de mener (ou pas) une nouvelle recherche – viennent nourrir le dossier que vous présentez ensuite devant votre établissement ou devant le CNU pour solliciter un avancement au choix ou une prime venant récompenser votre investissement et la qualité de votre travail.

Le suivi de carrière que le ministère met en place aujourd’hui existe donc en réalité de longue date. Pourquoi mettre autant de financements et d’énergie pour le mettre en place ? Il va en effet falloir rémunérer les membres du CNU qui vont évaluer l’ensemble de la profession, il va falloir convaincre les membres des conseils académiques d’étudier les dossiers de l’ensemble des personnels enseignants- chercheurs de leur établissement. C’est parce qu’il a, en réalité, une tout autre fonction que celle affichée dans les intentions ministérielles.

A l’heure où les universités rencontrent des difficultés financières et où il est de bon ton de résoudre les problèmes en proposant aux salariés de « travailler plus pour gagner moins et préserver leur existence », ce « suivi de carrière » a toutes les chances de devenir un outil de gestion de la pénurie diablement efficace. La modulation de services que les président.e.s d’université et de COMUE hésitent encore à mettre en place y trouvera un dispositif de légitimation parfait : il sera toujours possible d’exiger plus en matière de publications, d’engagement international et d’implication administrative... il sera surtout plus que jamais possible d’exiger plus que l’existant pour justifier des modulations de services, qui viendront pallier les faiblesses budgétaires en particulier de la politique d’enseignement supérieur mise en place au niveau national. Ce qui obligera certain.e.s d’entre nous/vous à enseigner plus, à chercher moins, diminuant par conséquent les besoins de création de postes de titulaires.

On entend parfois dire que le « suivi de carrière » permettrait de faire le tri et d’obliger les « brebis galeuses » de la profession à rendre des comptes. Mais c’est là se concentrer sur les marges d’une profession qui repose en réalité sur le surengagement de la quasi totalité de ses membres, précaires compris. Si vous lisez cet argumentaire, c’est que vous faites partie de celles et ceux qui font déjà « tourner la boutique » et qui s’inquiètent à l’idée de ne plus pouvoir le faire. Le suivi de carrière coutera du temps, de l’énergie, de nouvelles opérations de « copié-collé » et ce, sans la moindre garantie de meilleures conditions de travail ou de « sanctions » ciblées sur les supposés « je m’en foutistes ». Nul besoin d’un dispositif de « suivi de carrière » routinisé pour distinguer les plus « méritant.e.s ».Ce suivi de carrière routinisé et déconnecté des véritables temporalités de la carrière des enseignant.e.s-chercheur.e.s n’apportera rien et condamnera en réalité la grande majorité des collègues à donner à voir et à compter, encore et encore, des activités et des résultats déjà présentés et évalués ailleurs.

Pour toutes ces raisons, il faut refuser le suivi de carrière. Nul n’est forcé d’accepter de réduire encore et toujours le temps consacré au « vrai » travail pour constituer un dossier qui ne servira, au mieux, qu’à légitimer une politique de gestion des moyens à l’université sur laquelle on n’a aucune prise. Notre carrière est déjà régulée, encadrée et soumise à évaluation. Ce « suivi de carrière » là, nous n’en voulons pas.

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Mourre Martin , "Communiqué de l’Association des sociologues enseignant-e-s du supérieur sur l’évaluation" [en ligne], in
Afea, Association française d’ethnologie et d’anthropologie, page publiée le 8 février 2016 [visitée le 25 mars 2017], disponible sur: http://www.asso-afea.fr/Communique-de-l-Association-des.html

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