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Edito Septembre 2013

lundi 23 septembre 2013, par Sophie Accolas

Cet été, trois anthropologues ont permis à notre discipline de sortir du cadre strictement universitaire pour atteindre un public beaucoup plus large qu’habituellement en publiant un article critique dans un journal qui fut relayé et traduit dans le cyberespace et un film ethnographique inédit dans sa forme.

Lucien Castaing-Taylor crée en 2006 le Sensory Ethnography Lab à Harvard, lieu d’expérimentation esthétique en anthropologie audiovisuelle. La sortie en salles le 28 Août 2013 de Léviathan qu’il a coréalisé avec l’anthropologue Véréna Paravel attire les médias spécialisés en cinéma et accroît la reconnaissance des films ethnographiques en dehors des festivals internationaux. Ce film sur des pêcheurs en haute mer semble bouleverser les codes de l’anthropologie visuelle en multipliant les angles visuels et en modifiant les perceptions attendues.

David Graeber est connu pour ses positions politiques (Occupy Wall Street), ses travaux anthropologiques sur Madagascar et fut sous le feu des projecteurs lors de la parution de son court plaidoyer Pour une anthropologie anarchiste. Son article « On the Phenomenon of Bullshit Jobs » paru dans Strike Magazine en Août 2013 développe succinctement les nouveaux emplois « aliénés » de l’industrie du service créés par le régime capitaliste. Cet article, traduit en français, est massivement relayé dans les réseaux sociaux et dans certains quotidiens hexagonaux. Il fut professeur à Yale Université jusqu’en 2007, date où son contrat est résilié. Depuis, il occupait un poste de lecteur à l’Université de Londres et a enseigné à la London School of Economics (Anthropology department) de 2007 à 2013. Malgré sa renommée et ses contributions théoriques et critiques à l’anthropologie, son ancrage universitaire précaire rappelle le sort des docteurs qualifiés en 2012 et 2013 en France.

Sur la base du Bilan de la campagne 2012 de recrutement et d’affectation des maîtres de conférences (Bilan de qualification par le CNU) et des résultats fournis par Docpostdoc-ethno concernant la section 20 (anthropologie biologique, ethnologie et préhistoire) nous dressons ci-après les résultats et les conséquences chiffrées des qualifications des docteurs de cette section pour les années 2012 et 2013. Nous les élargirons aux postes ouverts au CNRS et à l’IRD.

En 2012, 186 dossiers en section 20 furent examinés par le CNU et 129 ont été retenus (taux de qualification : 69, 35%) et en 2013, 136 docteurs ont été qualifiés. Ils sont donc 265 docteurs à pouvoir postuler au concours de MCF en 2012 et 2013 pour 21 postes proposés (11 postes en 2012, 10 postes en 2013).
Nous n’avons pas compté les qualifications des années 2010-2011 qui viendraient s’ajouter à ce chiffre. Rappelons que la qualification doit être renouvelée tous les 4 ans, ce qui ne manque pas d’être critiqué par un certain nombre de postulants.

Si 21 postes sont ouverts aux postes de MCF, alors que deviennent les 244 docteurs en section 20 (année qualification 2012-2013) ? Ils peuvent passer des concours aux grades de CR1 et CR2 au CNRS section 38 et aux grades de CR1 et CR2 à l’IRD.

En 2013, 235 docteurs en section 38 (Anthropologie et étude comparative des sociétés contemporaines) participaient au concours du CNRS en CR1 et CR2 pour 8 postes (environ le même nombre que les qualifiés en 2012 et 2013 inclus). 59 docteurs concouraient pour les postes du CNRS en CR1 et 176 en CR2 (3 postes pourvus pour CR1 et 5 postes étaient pourvus en CR2). En 2012, 8 postes étaient ouverts au concours (CR1 et CR2).
227 docteurs ont donc échoué au concours CNRS en 2013. On peut supposer qu’une grande partie des 265 docteurs qualifiés ces deux dernières années ont passé ces concours.

En 2012 et en 2013 l’IRD a proposé 8 postes au concours : 4 postes en sciences humaines et sociales en 2013 (3 en CR2 dont un profilé spécialisé en politiques et pratiques de patrimonialisation en Afrique) et 1 en CR1. En 2012, l’IRD ouvrait aux concours 4 postes en CR2.

Alors que deviennent ces plus de 200 docteurs en anthropologie biologique, ethnologie et préhistoire qualifiés entre 2012 et 2013 et plus précisément ces docteurs en anthropologie liés à la section 38 et à la commission SHS de l’IRD, qui n’ont pas intégré les postes de chercheurs et/ou d’enseignants-chercheurs dans les universités ?

Nous n’avons pas les chiffres précis des précaires dans la recherche en anthropologie -malgré le fort utile ouvrage du collectif P.E.C.R.E.S (Pour l’Etude des Conditions de travail dans la Recherche et l’Enseignement Supérieur, Recherche précarisée, recherche atomisée, 2011). Certains docteurs intègrent des postes administratifs, des postes précaires dans l’ESR, des universités étrangères, des post-doctorats, des écoles supérieures privées ou publiques, des centres de formation, des entreprises, des Scop, obtiennent des bourses, le chômage et/ou le RSA.

Dans un autre registre, mais qui reste lié aux logiques de fragilisation de la discipline, nous évoquions dans l’édito de juin (F. Lafaye et V. Manceron) une pétition Promotion de l’ethnologie au sujet de la nouvelle liste de nomenclature des Licences Générales. Cette pétition avance « la nécessité de maintenir une mention autonome ethnologie-anthropologie dans la nomenclature des licences ». Les pétitionnaires proposent une « mention ethnologie et/ou anthropologie ou parcours ethnologie et/ou anthropologie normé nationalement à l’intérieur d’une mention existante -histoire, sociologie ou sciences sociales, par exemple ; cette piste de réflexion est directement inspirée de l’exemple de l’archéologie (citée en modèle à plusieurs reprises par les représentants du ministère) qui est désormais intégrée comment mention en binôme avec l’Histoire de l’art. Sur le modèle de la mention Histoire de l’Art et Archéologie, nous proposons de réfléchir sur l’éventualité d’une mention Sciences de l’Homme et ethnologie-anthropologie. » (in CR de la réunion au MESER, juillet 2013). Cette proposition a finalement été récemment retenue.

Paradoxalement, nous rappellerons que la section 20 du CNU qui regroupe l’anthropologie biologique, l’ethnologie et la préhistoire se situe dans le sous-groupe Histoire-géographie et non dans celui des sciences humaines dans la grande discipline Lettres (in Table des disciplines ou sections du CNU). Quant à la section 38 du CNRS, elle est pilotée par l’Institut des sciences humaines et sociales et l’IRD intègre quatre commissions dont la commission scientifique sectorielle sciences humaines et sociales.

On peut donc dire que cette rentrée nous fait réfléchir à trois situations : celle de la discipline et de sa perception par l’administration de l’enseignement supérieur et de la recherche, celle des centaines de diplômés n’ayant pas accès à l’emploi spécialisé auquel de longues études les ont préparés et celle de la qualité de la restitution des résultats du travail anthropologique à la société.


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Sophie Accolas , "Edito Septembre 2013" [en ligne], in
Afea, Association française d’ethnologie et d’anthropologie, page publiée le 23 septembre 2013 [visitée le 16 novembre 2017], disponible sur: http://www.asso-afea.fr/Edito-Septembre-2013.html

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