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Éditorial juillet 2011

lundi 4 juillet 2011, par Laurent Sébastien Fournier

Poser les jalons d’une anthropologie en devenir
— Connaissance No(s) Limit(es) —

La refondation même partielle d’une discipline scientifique n’est jamais dépourvue d’ambigüités, car elle laisse souvent derrière elle autant de décombres qu’elle apporte de conquêtes. Les historiens savent ainsi qu’avec l’École des Annales ou de la Nouvelle Histoire ils ont dû abandonner au cours du XXe siècle l’objectivisme naïf de l’histoire chronologique et la méthodologie positiviste des générations précédentes. De même, chez les sociologues, ce n’est qu’en sacrifiant à la massification universitaire d’après 1968 que la discipline a pu échapper aux préjugés anciens de la philosophie sociale et développer des approches réellement empiriques du monde social.

À la veille du premier congrès de l’Afea, il paraît légitime d’interroger l’évolution de l’anthropologie comme discipline scientifique. Cherchant à comprendre à la fois l’unité de l’homme et la diversité des cultures, celle-ci gagne elle-même à être pensée à travers les catégories de l’unité et de la diversité. Diverse, l’anthropologie semble peiner depuis longtemps à se trouver une unité. Écartelée entre des exigences contradictoires, cherchant tout à la fois à saisir la nature, la culture, l’homme et la société, l’anthropologie recouvre une constellation de problématiques qui en font la complexité autant que la richesse. Elle entre ainsi facilement en dialogue avec des spécialités aussi variées que la biologie, la médecine, l’archéologie, la muséographie, la technologie, la littérature, la linguistique, l’économie, sans compter les disciplines des sciences humaines et sociales parmi lesquelles elle s’inscrit naturellement.

Mais ce chatoiement et cette plasticité du projet anthropologique freinent en même temps sa diffusion vers un public élargi, avide d’explications simples et de solutions immédiates plutôt que de science fondamentale. L’anthropologie doit alors naviguer sans cesse entre l’hermétisme du savoir académique et l’écueil non négligeable de l’instrumentalisation politique et sociale. Plus que d’autres disciplines, elle requiert beaucoup d’efforts pour se faire comprendre du profane sans tomber dans le discours commun. Cela vient en partie du fait que les grands paradigmes qui ont marqué l’histoire de l’anthropologie – évolutionnisme, diffusionnisme, psychologisme, fonctionnalisme, structuralisme – ont été réappropriés dans le discours populaire en même temps qu’ils constituaient l’identité de la discipline. Cela vient aussi du fait que le lexique même de l’anthropologie, fait des notions de sauvage, de race, de tribu, d’ethnie, de société ou de culture, n’a jamais été aussi présent dans les médias et dans l’imaginaire que depuis que les anthropologues se sont mis à le déconstruire et à le critiquer.

Cette situation témoigne de la puissance d’évocation du discours anthropologique dans des sociétés globalisées massivement confrontées au doute et à la crise. Partout, les rhétoriques du patrimoine ou celles de l’autochtonie défendent la diversité culturelle et font usage des catégories du savoir anthropologique. Pourtant, en dépit de cette importante capacité à comprendre les problèmes du temps et à répondre aux demandes des institutions, l’anthropologie reste confidentielle. Confinée à quelques chaires universitaires et à quelques cénacles savants, elle rencontre de nombreuses difficultés institutionnelles et souffre de la concurrence de disciplines autrement plus efficaces sur le marché de la formation. Que faire dans ce contexte ? Les anthropologues doivent-ils se résoudre à rester dans les marges de l’institution pour sauvegarder leur liberté et leur pureté ? Doivent-ils au contraire entrer dans le jeu de l’économie de la connaissance en vendant l’expertise anthropologique au plus offrant ? Peuvent-ils échapper à cette alternative et construire d’autres chemins ? Ces questions se posent avec d’autant plus d’acuité que la participation des chercheurs à leur propre société correspond à un engagement nécessaire de leur part.

Dans ce contexte, toutes les bonnes volontés sont attendues pour poser les jalons d’une anthropologie en devenir. Le premier congrès de l’Afea qui aura lieu à l’EHESS-MSH, à Paris, en septembre 2011, sera une occasion majeure pour discuter et donner à voir les réflexions propres à la discipline, en envisager les contours, en identifier les nouveaux défis. Sans sectarisme, au sein de ce collectif éphémère de plus de 500 étudiants et chercheurs, individus et représentants d’associations interrogeront les limites du savoir anthropologique et les manières les plus efficaces de les dépasser ou de les assumer. Des divisions stériles seront abandonnées sans regrets. De nouveaux horizons seront provisoirement conquis. Des façons de travailler seront mises en commun pour donner une visibilité nouvelle à l’anthropologie sans en négliger les acquis fondamentaux.

Laurent Sébastien Fournier


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Laurent Sébastien Fournier , "Éditorial juillet 2011" [en ligne], in
Afea, Association française d’ethnologie et d’anthropologie, page publiée le 4 juillet 2011 [visitée le 28 juin 2017], disponible sur: http://www.asso-afea.fr/Editorial-juillet-2011.html

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